Musée virtuel du Canada
Jardin botanique de Montral 
Centre d’étude de la forêt

Les doyens de la planète

Photo d'un pin à cônes épineux (Pinus longaeva)

© Jardin botanique de Montréal (Normand Fleury)

Supposons qu'un arbre ne subisse aucune agression humaine ou animale et qu'il ne soit soumis à aucune maladie au cours de sa vie. Cet arbre vivra-t-il éternellement, ou bien mourra-t-il éventuellement de vieillesse comme tout autre organisme vivant? Anonyme, Montréal (Québec)


Bonjour!

Tout d’abord, il faut ajouter à votre liste tous les facteurs environnementaux qui pourraient intervenir: le feu, les glissements de terrain, les coups de vent, le gel, ou la disparition du milieu d’éléments nutritifs essentiels. Penchons-nous tout d’abord sur les causes internes de la mort des arbres.

À notre naissance, nos cellules n’ont qu’un nombre maximum de divisions possibles. Chaque fois qu’elles se divisent et que les nouvelles remplacent les anciennes, la cellule copie est légèrement plus détériorée que l’originale. Si on photocopie un document, le résultat, sans être une copie exacte, est plus que satisfaisant. Mais si on photocopie la photocopie, et ainsi de suite, le résultat finira par être illisible. C’est un processus biochimique appelé méthylation qui est responsable de cette dégradation planifiée des cellules, le vieillissement normal qu’on appelle sénescence.

Les arbres n’ont pas cette limitation, car ils peuvent « remettre leur compteur à zéro ». Ils peuvent déméthyler chaque printemps leurs méristèmes, qui contiennent les cellules souches responsables de la division cellulaire, et ainsi renverser la dégradation de leurs cellules.

Cependant, on ne peut pas prouver scientifiquement que les arbres sont immortels. D’un point de vue statistique, ils subiront éventuellement tous un traumatisme ou une attaque qui aura raison d’eux un jour ou l’autre.


Alors, à quoi sert de vivre vieux en théorie, si, en pratique, on meurt après une trop brève existence? Certains arbres ont développé plusieurs stratégies de survie pour tirer profit de leur extrême longévité.


Rien ne sert de courir, il faut partir à point

Des arbres comme l'érable et le chêne poussent très lentement. Ils produisent un bois dur et plus résistant, ce qui leur permet de bien résister aux maladies et aux attaques de ravageurs. On retrouverait par exemple des cèdres du Liban vieux de 1500 ans. Leur adaptation parfaite aux conditions du milieu et aux animaux et insectes qui y vivent aurait grandement contribué à leur âge vénérable. Imaginez, ces cèdres sont nés aux environs de la chute de l’empire romain d’Occident.

Photo d'un séquoia géant (Sequoiadendron giganteum)

© Jacques Brisson
Le séquoia géant (Sequoiadendron giganteum)

La taille, ça compte!

Une autre stratégie, plutôt simple, c’est le gigantisme. Quel arbre aura le plus de chances de tomber sous les attaques d’herbivores? Un pommier de quelques mètres ou un séquoia de plus de 90 mètres de haut? De fait, les séquoias peuvent vivre près de 2000 ans, alors que les pommiers ont une espérance de vie beaucoup plus modeste.


La guerre des clones

Les amateurs de science-fiction seront familiers avec cette stratégie : le clonage. Après quelques années, un arbre semble mourir. Son tronc, ses branches et ses feuilles ont dépéri. Mais, hop! On voit soudain de nouvelles pousses, des rejets, s’élançant de sa souche ou de ses racines, qui grandissent et se développent en un nouvel arbre. Les rejets ne sont pas exactement le même arbre qu’à l’origine, mais ils se développent à partir d’un morceau de l’arbre original et possèdent exactement le même matériel génétique.

Photo d'un épicéa de Norvège âgé de 9500 ans

© Leif Kullman, Professor of Physical Geography, Umeå University
Cet arbre a-t-il 9550 ans, ou 600 ans?

On dit ainsi qu’un épicéa de Norvège serait né il y a 9550 ans, à l’âge de pierre... Mais 9550 ans, c’est l’âge de ses racines. Son tronc actuel est un « tout jeune » rejet, de seulement 600 ans!

Encore plus exceptionnel... En Tasmanie, un houx royal compte plusieurs centaines de clones de lui-même. L’arbre à l’origine de ces clones était vivant du temps de l’Homme de Néandertal, il y a 43 000 ans!

Plusieurs arbres qui poussent dans des environnements sujets à des feux fréquents ont développé une adaptation qui favorise la croissance de ces rejets. Ils possèdent un lignotuber : une grosse protubérance ligneuse souterraine remplie de bourgeons adventifs et de nutriments. Le lignotuber, dans le sol, est protégé du feu. Ses bourgeons adventifs, qui ont accès à une importante réserve nutritive, se développeront en rejets dès que l’arbre subira un traumatisme. Certains séquoias et eucalyptus, le chêne liège et le Ginkgo biloba forment des lignotubers.

Photo d'un pin à cônes épineux (Pinus longaeva) poussant dans un milieu aride

© Jardin botanique de Montréal
Ce pin à cônes épineux (Pinus longaeva) pousse dans un milieu inhospitalier

Naître au bon endroit

Il faut aussi penser à l’endroit où les arbres poussent. Étonnamment, certains arbres vivent plus longtemps dans des milieux... défavorables! Avec peu d’eau ou de nutriments, la vie est dure, mais elle l’est autant, sinon plus, pour les ravageurs de ces arbres qui sont peu ou pas présents dans ces milieux.

Par exemple, le doyen du Québec, un thuya de 913 ans, pousse sur une petite île. Son emplacement le protège de certains insectes ravageurs et des feux de forêts. De même pour « Mathusalem », un pin à cônes épineux de Californie qui pousse haut dans les montagnes. L’été n’y dure que quelques semaines, la majorité des précipitations tombe sous forme de neige et le sol calcaire contient très peu d'éléments nutritifs. N’empêche! Mathusalem est vieux de 4900 ans. C’est plus vieux que les pyramides d’Égypte…


Alors, même si on ne peut pas dire que les arbres sont immortels, il est tout de même correct d’affirmer qu’ils ont une espérance de vie hors du commun et qu’ils sont définitivement les doyens de la planète.

Mathieu Lanteigne-Cauvier
Rédacteur scientifique
Au Coeur de l'arbre